Les résultats de l'enquête UFC Que Choisir vus par un pharmacien
Mercredi 4 avril 2012 à 3h58Depuis peu, on parle beaucoup de pharmacie dans les médias. Deux principaux sujets sont particulièrement récurrents : le résultat de l’enquête de l’UFC Que Choisir de Nancy et la modification de la rémunération des pharmaciens. Revenons sur ces événements et les éventuels impacts que cela pourrait avoir sur notre santé et sur notre porte-monnaie.
Enquête UFC Que Choisir dans des pharmacies à Nancy
Revenons dans un premier temps sur l’enquête UFC Que Choisir, ses conclusions et ses propositions.
Pour réaliser l’enquête, plusieurs inspecteurs sont allés visiter les pharmacies nancéennes et acheter une boite d’aspirine et une boite d’ibuprofène : 2 médicaments en vente libre dont l’association peut majorer le risque d’ulcère et d’hémorragie du tube digestif.
Lors de cette investigation, seuls 62% ont mis en garde le patient sur cette interaction spontanément, 6% ont répondu correctement après interrogation et 32% n’ont pas indiqué d’interaction même après questionnement du patient.
Le même constat à été réalisé en ce qui concerne la posologie. Seuls 39% ont spontanément donné la (bonne) posologie et après interrogation, 64% n’ont pas pris en compte la dernière alerte Afssaps sur la posologie de l’ibuprofène.
A cela s’ajoute l’absence de la mention obligatoire « Le prix des médicaments non remboursables est libre » (absent ou illisible dans 86% des cas) et le problème de lisibilité des prix des médicaments conseil (partiellement ou totalement absent dans 49% des cas).
Pour résumer, le résultat de leur enquête est : les pharmaciens ne font pas correctement leur métier (quand ils ne sont pas incompétents) et nous mangent la laine sur le dos en pratiquant des prix abusifs. Ils proposent donc qu’une partie des médicaments conseil soient disponibles en parapharmacie et en grande surface « sous surveillance directe d’un pharmacien diplômé ». Cette dernière mesure devrait, selon eux, faire baisser le prix de 16%.
Pourquoi des écarts de prix sur les médicaments?
Même si ce n’est pas le sujet principal, il faut savoir que les écarts de prix ne sont pas toujours expliqués par des écarts de marge appliqués par le pharmacien et que malheureusement, il arrive souvent que celui qui le vend plus cher gagne moins d’argent dessus.
En effet, les prix des médicaments conseil dans les pharmacies sont calculés en multipliant le prix d’achat par un coefficient prenant en compte la TVA (7%) et la marge du pharmacien (soit ce que le médicament rapporte à la pharmacie).
Ce qu’il est important de savoir c’est que le prix d’achat n’est pas le même pour tous les pharmaciens.
Plus les quantités commandées sont importantes, plus les remises sont importantes (et libres en ce qui concerne ces médicaments donc pouvant atteindre des valeurs énormes). Pire, pour les très petites quantités, le pharmacien peut être obligé de passer par un grossiste qui aura appliqué sa propre marge sur le prix fabriquant sans être excessif, le prix d’achat peut varier du simple au double voire au triple.
Prenons un exemple pour mieux comprendre : un médicament est vendu par le fabriquant 10€/pièce sans remise pour un commande de 10 unités à une petite pharmacie et avec 40% de remise (soit 6€/pièce) à une très grosse pharmacie qui en a commandé 100. Le pharmacien qui a eu une grosse remise va décider de multiplier le prix par 2 de façon à avoir une bonne marge. Soit 12€ dont 6€ pour le fabriquant, 42 centimes de TVA et 5,58€ pour la pharmacie. Si le petit pharmacien veut aligner son prix, et vendre lui aussi à 12€, 10€ payent son produit, 70 centimes vont à l’état et 1,30€ pour la pharmacie. Il est donc obligé de vendre 2€ plus cher pour pouvoir amortir les coûts de fonctionnement et ne pas perdre d’argent et malgré cet écart, il gagne 2,28€ de moins (ces chiffres sont bien entendu pris uniquement à titre d’exemples).
Les propositions de l'UFC QUe Choisir sont-elles applicables?
Pour revenir sur le sujet, quelles seraient les conséquences de l’application de telles propositions ? La baisse des prix ? Probablement mais pour combien de temps ?
Il y a eu des exemples en Europe (l’ibuprofène en Italie entre autres) où de telles mesures ont entrainé une baisse des prix dans un premier temps suivie d’un retour aux prix initiaux voire une augmentation des prix.
Pour revenir au cas français, il suffit de voir le prix des laits pour bébé ou des sérums physiologiques.
Bien souvent, ils sont moins chers en pharmacie qu’en grandes surfaces avec, en plus, le conseil du pharmacien. Pourquoi cela serait-il différent sur le médicament conseil ?
D’autant plus qu’il est bon de noter que le prix des médicaments conseil en France fait partie des moins cher d’Europe (ce que l’UFC que choisir oublie souvent de rappeler), les grandes pharmacies « discounts » s’étant déjà chargées de jouer le jeu de la concurrence.
Autre conséquence possible, le transfert de ces achats en grandes surfaces risque d’entrainer une baisse de chiffre d’affaire de certaines pharmacies qui se retrouveraient contraintes de fermer. La France s’enorgueillit d’avoir un excellent maillage de pharmacies, même dans les zones les moins peuplées, ne serait-il pas dommage de mettre à mal ce que l’on a déjà tellement de difficulté à maintenir?
Certains me diront que d’après l’enquête de l’UFC la perte ne serait « que » de 4000 à 5500€ par an par pharmacie (entre 3.7 et 5 %) (soit dit en passant, je voudrais vraiment savoir s’il serait égal au journaliste de perdre 3.7 à 5% de son salaire pour aider la France, si c’est le cas, j’ai une solution pour combler le déficit de la sécu...). Le biais de ce chiffre, c’est qu’il ne prend en compte que la baisse de prix et visiblement pas la diminution de la vente de produits, achetés en grandes surfaces et non en pharmacie. Cette perte pourrait alors entrainer une augmentation du nombre de pharmacies en dépôt de bilan déjà conséquent (près de 2 par semaine).
Après cet aspect purement économique et financier, voyons les autres recommandations concluant cette enquête : l’interdiction de la publicité pour les médicaments conseil en dehors du lieu de vente. Mais celle-ci est déjà fortement contrôlée, donc pas de réel changement. Une modification de l’emballage en rajoutant des listes d’interaction et de contre-indications sur la boite. Il s’agit d’une excellente idée. Cependant, cela me parait un peu utopique. Prenons une boite de paracétamol classique ou un tube de comprimé effervescent. Les textes qui y figurent sont déjà à la limite du lisible et couvrent la quasi-totalité du pack. Donc où rajoute-t-on ces textes ? S’ils ont des idées, beaucoup d’industriels du médicament seront intéressés. De plus il faudrait être sûr, pour éviter les accidents, que les gens lisent ces informations. Certitude difficile à avoir.
La réaction des syndicats de pharmaciens
Loin de la vive réaction que l’on aurait pu attendre de la part des pharmaciens, un article de Philippe Mercier rapporte la réaction du représentant régional des pharmaciens : « Je ne suis pas très fière ! » avoue Monique Durand, présidente de l’ordre des pharmaciens de Meurthe-et-Moselle. « Mais est-ce qu’une enquête plus large aurait donné les mêmes résultats ? Je ne crois pas. Parce qu’une officine de centre ville ne travaille pas de la même manière qu’une pharmacie située en périphérie… »
La présidente des pharmaciens réfute également l’idée de faire baisser les prix par une mise en concurrence avec les supermarchés. « Globalement, les médicaments ne sont pas très chers en France. Les marges des pharmaciens ne sont pas élevées… ». Et de citer l’exemple des produits vendus en pharmacie et déjà en concurrence avec les grandes surfaces, comme le sérum physiologique. « Les pharmaciens sont souvent moins chers ! C’est d’ailleurs pour cela que nous continuons à vendre ces produits… ». La controverse avec l’association de consommateurs est loin d’être terminée.
Pour conclure sur cette enquête, les pharmaciens ne sont pas dénués de torts et les manquements au conseil constatés sont malheureusement trop souvent existants (en particulier dans les grosses pharmacies de villes, essentiellement ciblées par l’étude) mais je partage l’opinion de Monique Durand et ne pense pas que la vente de médicaments conseil hors pharmacie soit une solution, ni pour les prix, ni pour la santé publique.
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